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    Obsession du corps

    Ma version des TCA
    28 septembre 2026 par
    Obsession du corps
    Wilaukee S.
    | 2 Commentaires

     Attention sujet sensible

    ​Je connais que trop bien les Troubles du Comportement Alimentaires, dits TCA, de par mon travail ; ces adolescentes qui la plupart du temps sont en anorexie mentale chronique, avec parfois en prime l'envie de mourir, de disparaître. Dans mon cas, le trouble ne se caractérise pas par un Indice de Masse Corporel minuscule ; je ne me suis jamais faite vomir non plus. Mon trouble est davantage cyclique que chronique, même s'il est apparu pour la première fois il y a longtemps ; bien avant les psychologues, les médicaments, ou encore tout simplement une vie sociale trop intriquée entre une collocataire ou un amoureux. Chez moi, il me semble que ce trouble n'est pas la maladie en elle-même mais plutôt un symptôme ponctuel, toujours superficiel en apparence.


    ​C'est une technique auto-agressive comme une autre finalement. À effectuer à l'abris des regards, pour se punir, ou juste soulager la souffrance en tentant parfois d'atteindre des objectifs irréalistes.

    ​J'ai toujours été obsédée par mon poids. Au lycée, j'atteints ma taille définitive et mon poids que je considère comme étant "de croisière", car je l'ai gardé tout au long de ma vie tel un fil d'ariane. Poids que je considérais également comme hallucinament grand. Pourtant, je mangeais équilibré, je faisais du sport : les cours d'éducation sportive obligatoires et même un peu plus grâce à l'option sport en Terminale. Ce mode de vie a continué le temps de mes études supérieures avec trois séances intensives d'escalade par semaine. Rien n'y faisait. Je n'aimais pas mon corps, non pas car trop musclé en soit, mais trop formé comme un boeuf, disais-je. Les épaules et les cuisses aussi saillantes que masculines. Dans ce cas, pourquoi faire autant de sport me direz-vous ? Car ce que je redoutais le plus était mon ventre, qu'il grossisse de manière incontrôlée. Cette idée m'effrayait tellement que je préférais encore ressembler à un bœuf qu'à une "grosse vache". 

    ​Aussi, ma peau me dérangeait profondément, sa couleur, son origine, l'ethnie à laquelle elle renvoit. Ma morphologie étant différente de toutes celles de ma famille adoptive, je ne me reconnaissais en personne et cela aggravait mon sentiment de solitude, en plus de celui d'être un intrus dans ce monde. 

    ​Maintenant, dix ans plus tard, lorsque je revois des photos à la piscine de ce temps-là, je me dis que j'étais plus attirante que je ne le serai désormais jamais. Mes abdominaux déssinés ont disparus. Ils ont mis du temps pourtant, ils sont restés à peu près autant de temps qu'il a fallut pour que je me dise que je les aimais bien, et puis c'était trop tard. Ces cuisses de boeuf que je detestais tant sont toujours là, moins déssinées, plus grasses. Mes épaules toujours marquées mais tellement moins, les bras ballants, toniques mais faibles. Mais le pire, c'est le poids. 68. Ce chiffre me hante depuis que je l'ai vu pour la première fois en novembre dernier. Depuis, il a grandi c'est certain, je ne rentrais plus dans mes vêtements, mais la peur du chiffre m'empechait de me peser. Les anti-dépresseurs changés tous les quatre matins, l'hospitalisation, la rechute de la dépression finalement, ont eu raison de ce poids de croisière que j'avais atteint au lycée. 

    ​J'avais bien fait du yoyo avant. Pendant mes études, j'ai oscillé dans une intervalle de six kilos, tantôt en-dessous, tantôt au-dessus de ce fameux poids de croisière. Pourquoi ? Oh, deux fois rien, juste des phases cycliques semblant éternelles de privation puis d'hyperphagie. Le chiffre le plus haut de l'intervalle me faisait entrer dans une trance d'une immense haine auto-portée jusqu'à ce qu'il descende. l'inverse me rendait fière. Je n'ai jamais pu aller en-deçà du chiffre le plus flatteur de l'intervalle avant de rebasculer. La mécanique était impossible à desceller pour mes proches. 

    ​Je n'allais pas bien, et je ne savais pas vraiment pourquoi. C'était le cas depuis si longtemps. Comprendre quelques éléments grâce à l'école d'infirmière ne m'a pas aidé autant que je l'imaginais. Je crois que c'est plutôt cela qui m'a donné l'idée. Célibataire endurcie et difficile à apprivoiser autant qu'incapable de faire confiance, me faire des amis était très compliqué. Je n'en avais jamais pour très longtemps, jamais de relations aussi fortes que celles que j'ai créé en tant qu'adolescente et qui persistent encore aujourd'hui. Mais j'en avais, quelques unes. Je les tenais assez à distance pour pouvoir m'échapper les temps de midi lors des phases de privation sans soulever de questions parmi elles. Je disais que je rentrais manger chez moi car je n'avais rien préparé d'avance pour le repas. Et puis je rentrais, je ne mangeais pas. Je dormais ou je regardais une série. Tout était bon pour faire passer le temps plus vite et revenir à l'école comme si j'étais repue. Personne ne se rendait compte de rien. Je vivais seule dans mon petit studio en ville, et même à partir de la deuxième année d'école, je travaillais les week-ends dans cette même ville ; je n'avais donc plus besoin de rentrer le week-end chez mes parents et faire semblant que tout allait bien. Alors je tenais autant de temps que je pouvais sans manger, sans rien changer à ma routine de sport. Une partie de moi souhaitais disparaître, à force. 


    ​Je n'ai jamais pu me faire du mal physiquement. Franchir la barrière cutanée, commettre un acte de violence m'était absolument inconcevable. Mais je souffrais terriblement, il fallait bien une manière de soulager tout cela. La perspective de disparaître bientôt en était une. Je savais que je ne pouvais pas mourir immédiatement par ce moyen, c'était très bien. Après tout, j'avais quand même l'intention de finir cette école avant ! Je m'étais donné trop de mal pour y entrer, et puis je voulais ce diplôme depuis si longtemps, sans douter une seule fois. C'était ma raison de vivre. Ma raison de me lever le matin, de ne pas mettre fin à mes jours, là, tout de suite. Alors je m'affamais en attendant ma porte de sortie, autant que possible, jusqu'à ce que je craque et que j'achète la moitié du supermarché d'en bas pour tout manger en deux jours. Ces crises d'hyperphagie ponctuelles survenaient souvent après un moment social : un verre avec les amis de l'escalade, une sortie avec mes meilleurs amis, ou plus tard un rendez-vous amoureux. Lors de ces moments-là, il était hors de question de montrer quoique ce soit. Tout allait bien, il fallait qu'on le croit. 


    ​Rencontrer mon premier vrai compagnon, qui m'a accueilli chez lui très tôt dans la relation, a mis fin à ce cercle vicieux. 

    ​Ce qui a par la même occasion fait sauter ma soupape de sécurité. Je me suis alors accroché à lui si fort, c'était une question de vie ou de mort ; et il fallait vraiment que je survive jusqu'à l'obtention de mon diplôme, au moins, je me l'étais promis. Mais la relation, au-delà de cette dépendance, n'était pas saine. Elle m'a détruite encore un peu plus sans que je m'en rende compte. Puis ce qui devait arriver arriva : mon corps m'a lâché. Au travail, en pleine garde de nuit, en plein rush, mon corps ne voulait plus fonctionner. Ce n'était pas le moment ! Mais lui s'en fichait. C'était la première fois que je faisais un malaise. 

    ​De cela a découlé toute une série d'événements qui ont mené au début de ma prise en soin pour dépression. Avec cela sont arrivés les anti-dépresseurs et les anxiolytiques, qui ont constitué ma nouvelle bouée de sauvetage, mon nouveau moyen de soulager ma peine. Non pas grâce aux reels effets attendus, mais parce qu'en avoir à disposition en permanence me permettait d'en abuser, dès que je ressentais le besoin de m'effacer du monde. Et je l'ai fait, de nombreuses fois. Jusqu'à la fois qui a provoqué mon hospitalisation il y a neuf mois et qui a par la suite mené à me débarrasser enfin de ce surplus de benzodiazépines qui me faisaient ne plus rien ressentir le temps de quelques jours en en prenant une ou deux plaquettes. De toute manière, ils étaient périmés... 


    ​« Oui et maintenant, comment je survie ? Je ne m'aime toujours pas, cela n'a pas changé, je souffre toujours malgré tout le parcours de soin entamé depuis décembre. Je veux vivre, oui. Pour le coup, cela a changé, mais je n'ai pas moins besoin de diminuer la douleur pour autant. Et puis mon poids, il faut qu'il baisse. 68. J'ai bien essayé de le réduire en reprenant le sport sérieusement ; que j'ai laissé de côté souvent ces dernières années et que j'ai remplacé par la nourriture comme refuge. Cela ne marche pas. Je ne supporte plus ce chiffre, je préfère mourir que de faire ce poids. Alors j'arrête de manger. Puisque c'est la seule chose que je peux contrôler pour enfin perdre ce poids qui m'alourdit depuis bien trop longtemps. Je ne mange plus et à force, je n'ai même plus faim. La différence avec le trouble d'il y a dix ans est que j'ai aujourd'hui pleine conscience de ce que je fais, comment et pourquoi. Décidément, savoir et comprendre ne m'aide pas beaucoup. La seule chose qui peut m'aider, et j'en suis convaincue comme je le suis d'être un intrus dans ce monde, c'est de maigrir. Au moins retourner à mon poids de croisière, peut-être davantage si ça peut me permettre de le maintenir plus longtemps. »

    Tout cela, je me le suis dit pendant des semaines, avant que je finisse par en parler à mes psychologue et psychiatre, que la réflexion fasse un bout de chemin dans ma tête jusqu'à me créer une nouvelle définition du "contrôle de poids", une définition se voulant plus saine et moins dangereuse surtout. Car l'hyperphagie guettait non loin de là, prête à bondir lorsque je n'aurais décidément plus de force. Je parle ici de la force mentale, celle qui pousse à agir dans le but de se faire du mal, celle qui donne l'illusion de faire ce qu'il faut pour se soulager soi-même ; car aussi paradoxal que cela puisse paraître, je m'affamais pour me redonner une chance de m'aimer.


    ​Le fait est que lorsque l'on ne s'aime pas, sortir malgré soi de ses propres normes auto-fixées n'arrangent vraiment pas la situation ; et pour l'instant, aucun médicament, aucune thérapie n'a pu me soustraire à ce besoin de soupape. De cette certitude qu'avec la réalisation du prochain grand projet, tout ira mieux. Pour le moment, ce grand projet est de récupérer mon poids d'avant et avec cela, je l'espère, un peu d'estime de soi. 

    ​J'ai conscience du caractère malsain de ces idéaux – retrouver mon corps d'avant ; ou encore que tout le monde m'aime, ou du moins ne me déteste pas. J'ai conscience que cela ne fonctionnera probablement même pas car ça n'a pas marché pour mon premier diplôme, puis le deuxième, puis me marier – même si cet événement n'est jamais arrivé, c'était un objectif à part entière –, puis mon voyage en Écosse qui m'a vraiment fait croire à une guérison, puis mon retour aux sources en quittant les Alpes, puis l'arrivee de ma nièce... ; et puis après, c'était trouver l'amour... et maintenant retrouver mon poids d'avant, le plus vite possible. 

    ​Rien de cela n'a fonctionné, même si chacun de ces objectifs ont été determinants dans les ressources nécessaires pour me battre contre cette foutue maladie. 

    ​Alors j'essaye de trouver des combines. Garder ce grand objectif car cette soupape est nécessaire, mais faire en sorte de me laisser le temps de guérir, ne pas être trop radicale. Parfois, j'y arrive ; parfois je ne parviens pas à être lucide.


    ​Dans la mythologie grecque, Hermès aurait glissé dans la jarre de Pandore l'espérance ou l'espoir selon les versions, avant que celle-ci ne la referme une fois tous les malheurs de l'existence échappés de cette jarre qu'elle était condamnée à vouloir ouvrir. L'espérance serait un leurre, tandis que l'espoir serait un vrai sas vers l'accalmie. Je ne saurais dire encore laquelle de ces deux vertues m'emplit malgré tous ces malheurs, mais je ne cesse d'y croire.


    ​Wilaukee S.


      Si vous vous retrouvez dans ce texte et que vous n'êtes pas déjà accompagné(e) par un professionnel de santé, ne restez pas seul(e). Parlez-en à quelqu'un de confiance ou appelez le 31 14 (d'autres solutions sont proposées sur le site du gouvernement).

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    Wilaukee S. 28 septembre 2026
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